Akata : Pourquoi avoir choisi «Zeebra» comme blaze ?
Zeebra : Dans un premier temps, j'ai simplement ajouté un «e» à «Zebra» («zèbre» en anglais), mais j'avais oublié qu'il existait au Japon un fabriquant de stylos du même nom, prononcé «zébra». Comme en anglais, on prononce plutôt «zibra», j'ai choisi «jibra» pour la prononciation de «Zeebra» (Ndr : en japonais, le son «zi» n'existe pas et sa transcription donne «ji»). Quant à la raison pour laquelle j'ai choisi le zèbre, c'est... comment dire... D'abord, je pense que le noir et le blanc correspondent bien au hip hop, mais aussi à la vie en général : les choses ne sont jamais complètement négatives, ni complètement positives et il faut trouver un équilibre entre les deux. En plus, quand un zèbre est en train de se reposer, il a l'air super paisible, avec un côté « down to earth ». Akata : Qu'est-ce qui vous amené à entrer dans le milieu hip hop ?
Zeebra : J'ai commencé par le break. Je regardais les MTV awards ou les American Music awards... je sais plus, mais bon... je regardais ça à la télé et des breakeurs sont venus danser. Ça m'a vachement intrigué. C'était l'époque où les films comme «Flash Dance» par exemple avaient beaucoup de succès. D'ailleurs, je pense que c'est grâce au break que le hip hop s'est répandu au Japon, mais aussi dans le monde entier. Donc, j'ai commencé à m'intéresser au break, mais pour danser, il me fallait la musique qui corresponde, du coup, j'ai récupéré pas mal de sons hip hop. En fait, j'aimais la musique bien avant de m'intéresser au hip hop et j'avais même des platines chez moi. J'ai décidé de devenir DJ, je me suis entraîné et à 17 ans, j'ai commencé à jouer dans des boîtes ou des bars. A peu près deux ans après, j'ai commencé à avoir envie de créer mes propres morceaux. Un jour, on m'a dit qu'il fallait un rappeur, alors je me suis mis au rap et avec mon pote DJ Oasis, un ami d'enfance, on a formé un duo DJ et MC. A partir de là, les choses se sont enchaînées... Akata : Êtes-vous bien le premier rappeur à avoir parlé de la société japonaise ?
Zeebra : A la base, King Giddra a été très influencé par des groupes américains comme Public Ennemy ou Boogie Down Production (Ndr : KRS-One et DJ Scott LaRock), des groupes qui créaient de textes à messages profonds et positifs. On s'est dit dès le début qu'on voulait faire des morceaux dans le même genre. A l'époque, il y a eu un mouvement « back to Africa » aux Etats-Unis, du coup, on a eu la même démarche : on s'est demandé ce qui était caractéristique des Japonais et on a réfléchi sur le Japon. On a adapté la culture hip hop aux Japonais et en même temps, on a regardé le Japon à traver
s le filtre hip hop... Bon, c'est un peu compliqué... L'autre rappeur de King Giddra, K-Dub Shine, et moi-même, on est souvent allés aux Etats-Unis, ce qui nous a donné la possibilité d'observer le Japon d'un point de vue extérieur et à une époque, je trouvais que c'était un pays super ennuyant. Du coup, je réfléchissais au moyen de le rendre plus fun, à ce qu'on pouvait apporter de nouveau... Par exemple, le B-Boy Park, au début, il durait qu'une journée. J'ai trouvé que c'était dommage d'en rester là, alors j'ai proposé à Crazy-A, qui est à l'origine de l'événement et s'occupe de son organisation, d'ajouter des tournois de break, de DJs etc. L'idée a été très bien accueillie. Moi, je propose des trucs, je me pointe à l'événement et c'est tout, mais bon... Akata : Combien de temps êtes-vous allé aux Etats-Unis ? Zeebra : Contrairement à K-Dub Shine, j'ai pas fait d'études là-bas. J'y suis allé pour des périodes courtes, deux ou trois mois, mais à plusieurs reprises. Quand K-Dub habitait à Oakland, je lui apportais du matériel audio et j'ai fait connaissance avec des rappeurs et des DJs du coin. Là-bas, c'était facile de se faire admettre dans la rue et de s'y intégrer. J'ai trouvé l'ambiance sympa, alors j'y suis retourné plusieurs fois.
Akata : Avez-vous travaillé avec des artistes hip hop américains ? Zeebra : J'ai un peu traîné avec des artistes d'Oakland, mais il y avait un groupe à San Francisco, qui faisait des morceaux aux textes très profonds, et c'est avec les mecs de ce groupe que je m'entendais le mieux. On avait des projets ensemble, comme quoi ils me produiraient aux Etats-Unis, mais ça s'est pas fait parce que si l'un était un business man, l'autre était bien bien « gangsta » et il était incontrôlable, impossible de l'empêcher de faire des conneries ! On n'arrivait pas du tout à avancer et d'ailleurs, les deux mecs se sont séparés. A l'époque, j'avais envie de me faire connaître aux Etats-Unis, ou du moins j'avais envie d'y faire quelque chose. Akata : Qu'est-ce que vous trouvez ennuyant au Japon ? Zeebra : Ce que je trouve ennuyant au Japon ? Y en a une infinité, des trucs chiants. Bien sûr, y a plein de trucs sympas, mais y a au moins autant de trucs nuls. Par exemple, si on veut s'amuser... bon, je pense qu'actuellement, c'est plus fun, mais y a dix ans, c'était super chiant, je trouve. D'une manière générale, y a pas beaucoup de gens qui savent s'amuser. Du coup, par exemple, quand je vais en soirée, si je fais gaffe, je me rends compte que je suis celui qui s'éclate le plus (rires). Y a plein de choses comme ça. Inversement, ça a du bon : le Japon posséde une culture du calme depuis toujours. En ce sens, le hip hop, c'est une culture complètement opposée. Moi aussi, j'ai un côté très posé et je peux discuter calmement, comme maintenant. Je pense qu'il faut avoir les deux : être calme et pouvoir se lâcher quand on s'amuse.
En fait, y a le «dô» (action) et le «sei» (calme). Se lâcher par l'expression du «dô», c'est super facile, mais avec le «sei», c'est très difficile d'exprimer sa personnalité. C'est pourquoi les Japonais ont du mal à exprimer leur personnalité. Bien sûr, il
y a sans doute des gens qui arrivent à exprimer leur personnalité par le silence, mais ces gens-là sont de plus en plus rares. Inversement, je suis sûr que la plupart des jeunes Japonais n'ont jamais réfléchi au fait que le Japon ait une culture du calme.
Prenons l'exemple de Kyôto et des temples. Quand je vais à Kyôto, je vais dans les temples ; ça me donne envie d'être au calme et j'adore ressentir ce silence. Ça, ça fait partie de la culture japonaise. MAIS en fait, à la suite de la seconde guerre mondiale, le Japon a été vaincu par les Etats-Unis qui lui ont imposé plein de choses, dont des lois et l'ont inondé de biens de consommation comme la télé couleur par exemple. Maintenant, souvent, on est dans des situations qui font penser que le Japon regarde le monde à travers les Etats-Unis. C'est comme s'il avait été colonisé, alors la culture du calme et la tradition se font oublier, dominés par la culture « blanche ». ... En ce sens, l'évolution du Japon a été infléchie de force. Par exemple, avant la guerre, on enseignait les choses d'une certaine manière, mais après la guerre, on a dit qu'il ne fallait plus enseigner comme ça. Finalement, le Japon est un pays vachement artificiel, dans le sens où c'est pas un pays qui est devenu ce qu'il est de manière naturelle. ...
Si on demande à un jeune Japonais moyen s'il connaît un morceau de shakuhachi (Ndr : flûte japonaise), il saura pas. Pareil pour le koto (Ndr : instrument à corde japonais traditionnel). Personne ne connaît plus ces trucs. Je suis désolé de parler de « trucs », parce que personnellement, je pense qu'il faut respecter la tradition japonaise, mais vu le point où on en est... Je pense qu'actuellement, le Japon n'a plus d'original que les phénomènes qui s'y produisent. Côté musique, on écoute de tout, de la musique latino-américaine au rock, tous les styles de musiques sont entrés dans le pays. Bien sûr, y a
de la J-pop, mais c'est un style de musique qui est arrivé au Japon dans les années 70, qu'on a adapté au japonais. En ce sens, ce qui peut le plus exprimer l'originalité du Japon, c'est la langue japonaise et les messages. Akata : Dans la mesure où le Japon a commencé à s'éloigner de ses traditions plus tard que la France, pensez-vous qu'il puisse y revenir aux sources plus facilement ?
Zeebra : Honnêtement, faute de connaissances, je vois pas trop quelles évolutions il y a eu en France. Bien sûr, il a dû y en avoir, c'est clair, mais j'ai du mal à mesurer ces changements.
Par exemple, avant, au Japon, les gens s'habillaient en kimono et les hommes portaient des hakama (Ndr : pantalons type pantalons d'Aïkidô) et ils avaient des chon-mage (Ndr : sorte de chignon, comme en portent les sumo). Comparé au Japon actuel, c'est très différent. Pour moi, l'Asie s'est hyper occidentalisée. Je pense que la France, même si elle a changé, a eu une évolution linéaire, alors que le Japon s'est pris un grand coup des Etats-Unis. En plus, il y a peu de personnes qui réfléchissent à ça et le comprennent. En ce qui me concerne, j'aime beaucoup l'entertainment US et j'apprécie les bons côtés des Américains, mais ça veux pas dire que j'oublie ce que leur pays à fait au Japon. En même temps, c'est pas pour ça que je vais haïr les Américains. Je pense pas qu'on puisse revenir au point de départ, mais qu'il faut s'adapter. La plupart des pays d'Asie sont dans la même situation. Akata : Que pensez-vous du succès des mangas en Occident ? Zeebra : C'est bien, c'est sûr. Mais à l'origine du manga japonais, il y a Disney.
Osamu Tezuka a vu ce que faisait Disney et ça l'a touché, puis il est devenu le roi du manga au Japon. Et maintenant, c'est une génération de mangakas éloignée de lui qui a du succès à l'étranger. Mais à la base, y a les Etats-Unis. Je pense qu'il est impossible de ramener les choses à leur origine. En revanche, c'est une bonne chose de connaître ces origines et de les garder en mémoire, en tant que part de l'histoire. Il y a trop de choses stimulantes dans le monde pour rester ancré dans le passé. Si moi-même, je vais à Kyôto, en un sens, c'est pour me stimuler : pour ressentir combien le Japon ancien était beau et admirable. C'est justement parce que ce sont des choses que je ne ressens pas habituellement, qu'elles sont stimulantes pour moi. Je pense que c'est super important de connaître ses racines. En dehors de toi-même, personne ne peut connaître tes racines. Bon, bien sûr, si tu deviens célèbre et que quelqu'un décide d'écrire ta biographie, c'est pas pareil, mais sinon, y a que toi qui puisse connaître qui est ton père, qui est ta mère, comment ont vécu tes grands-parents etc. Maintenant, quand tu vas dans les écoles, y a de plus en plus de gamins métissés. A tous les coups, dans 500 ans, tous les gens seront métissés et on parlera plus d'oublier ses origines. Je pense que la seule chose que puissent faire les êtres humains, à leur échelle, c'est de garder le passé en mémoire dans des banques de données. Peut-être que le métissage donnera une cohésion au monde...
D'un autre côté, le fait qu'il y ait des gens qui décorent leur appartement à la japonaise parce qu'ils trouvent que ça rend bien (Ndr : voir magazine JIPANGO d'octobre 2002), ça nous permet d'être fier de notre culture et ça a du bon. Et c'est comme ça que l'art évolue. Par exemple, un Japonais ne pense pas à poser tel objet sur tel autre, mais quelqu'un le fait dans un autre pays et finalement, comme c'est joli, les Japonais décident de faire pareil. De toute façon, maintenant, y a plus moyen d'éviter les échanges avec les autres pays, à moins de complètement fermer le pays aux étrangers. ... D'un autre côté, je pense que les Etats-Unis utilisent le fait qu'il y ait des gens de toutes les origines dans leur pays pour faire la police du monde. Ils doivent penser qu'ils sont une miniature du monde et se permettent des choses qui ne sont pas toujours justes. Comme quoi, il y a du positif et du négatif dans tout. Ce que font les Etats-Unis vis-à-vis du Moyen Orient, on peut pas dire que ce soit juste.
Là, on prépare un morceau sur ce thème : que ce soit aux Etats-Unis ou au Moyen Orient, ceux qui sont le plus dans la merde, c'est les civils. Dans les media japonais, il y a beaucoup de choses qui viennent des Etats-Unis et ça pousse le Japon à se tenir de leur côté. A cause des bases militaires, les Japonais ne peuvent pas dire grand-chose, pensant que s'ils bronchent, les Américains vont les écraser. En plus, comme les Etats-Unis ont interdit au Japon d'avoir des armées, le Japon ne pourrait pas faire face. Pour simplifier, c'est comme quand des yakuzas se rendent dans une boutique demander de l'argent au patron en échange de leur protection. Alors le patron répond : «Oh, vous êtes forts, alors je m'en remets à vous !». Tant que les relations entre les Etats-Unis et le Japon seront comme ça, à choisir entre la pine et le trou, le Japon sera toujours le trou, toujours celui qui se fera enculer. J'ai vachement envie que le Japon devienne un pays où il fasse bon vivre sans que ça passe par le bon vouloir des States.
Akata : Connaissez-vous des artistes hip hop français ?
Zeebra : Je connais MC Solaar, c'est tout. Ah ! Si ! J'ai rencontré quelqu'un à New York, pendant le Rock Steady Park mais... je sais plus son nom. Comme je comprends l'anglais, en général, quand j'écoute des morceaux américains, je saisis ce que les artistes disent, mais avec le français, y a la barrière de la langue. ... Akata : Quelque chose pour finir ? Zeebra : J'ai un pote d'enfance qui est franco-japonais. C'est un mec qui arrêtait pas de faire des conneries, mais on s'entend super bien. Je suis déjà allé à Paris une fois, quand j'étais ado. C'était vachement sympa. Je me suis fait des amis et je me suis bien amusé. J'espère que j'aurai l'occasion d'y retourner ! Akata : On vous le souhaite !
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